Navigation à vitesse réduite : pour une réduction des émissions, des collisions avec les espèces *et* des couts

Les espèces arctiques autrefois bien à l’abri des activités industrielles qui affectent leurs semblables du sud sont aujourd’hui menacées par les impacts de la navigation — qu’il s’agisse de la pollution sonore sous-marine, des collisions avec les navires ou des effets des dérèglements climatiques dus aux émissions.

La navigation à vitesse réduite serait-elle la solution?

Cruise ship in the ocean with birds flying nearby
Bateau de croisière dans la mer de Béring entre les iles Diomède © WWF-US / Elisabeth Kruger

L’idée d’un ralentissement n’est pas nouvelle. Dans d’autres régions du monde, le secteur du transport maritime s’appuie depuis des décennies sur la réduction stratégique de la vitesse pour accroitre l’efficacité énergétique, réduire la consommation de carburant et réduire les couts.

Les navires dépassent souvent la vitesse optimale, qui est de 10 à 14 nœuds en fonction de certaines variables comme le type de navire, sa conception et l’état de la mer. Or, lorsqu’un navire accélère, sa consommation de carburant augmente considérablement.

Donc, même des réductions modérées de la vitesse des navires peuvent améliorer de façon importante le rendement énergétique. En diminuant sa vitesse de seulement 10 %, un navire peut réduire sa consommation globale d’énergie de 20 à 30 %, même si le voyage lui-même dépasse le temps prévu. Ces avantages peuvent être encore plus significatifs pour certaines catégories et conceptions de navires ou pour les navires qui effectuent de longs parcours.

Avantages environnementaux  

Les arguments en faveur de la navigation à vitesse réduite sont encore plus convaincants si l’on tient compte des bienfaits pour l’environnement, notamment :

  • Réduction des émissions : en réduisant leur vitesse (et en consommant moins de carburant), les navires peuvent réduire considérablement leurs émissions de gaz à effet de serre. La recherche montre qu’une réduction de 10 à 20 % de la vitesse permettrait de réduire le niveau de référence des émissions de 13 à 24 %. Étant donné la part démesurée du transport maritime dans la crise climatique, la réduction de la vitesse s’avère un moyen simple de soutenir les objectifs climatiques, y compris ceux établis par l’Organisation maritime internationale qui vise à réduire à zéro les émissions de GES du transport maritime international d’ici 2050.
Ocean spray rises from the bow of a fast-moving bulk carrier.
Des embruns s’élevant de la proue d’un vraquier avançant à grande vitesse © Louis Vest, CC BY-NC 2.0via Flickr.com
  • Bruit sous-marin : des vitesses plus basses réduisent de façon importante la pollution sonore sous-marine, protégeant ainsi les mammifères marins de l’Arctique, comme le béluga, le narval et la baleine boréale, qui dépendent des sons pour se déplacer, chasser et communiquer. Les recherches montrent qu’une réduction de 10 % de la vitesse peut réduire la pollution sonore de 40 %, tandis qu’une réduction de 20 % de la vitesse peut réduire la pollution sonore de 67 %.
  • Collisions avec un navire : en réduisant leur vitesse, les navires diminuent considérablement le risque de collisions mortelles avec les baleines, car les mammifères marins et les opérateur.rice.s ont ainsi plus de temps pour se repérer mutuellement, réagir et éviter un contact. La probabilité qu’une baleine soit tuée ou gravement blessée en cas de collision avec un navire dépend directement de la vitesse : un déplacement à moins de 11,8 nœuds réduit cette probabilité de plus de la moitié, tandis que les vitesses supérieures à 15 nœuds augmentent la probabilité de façon exponentielle, jusqu’à 100 %.
  • Sécurité des navires : les conditions météorologiques extrêmes de l’océan Arctique, la mauvaise visibilité, les variations de la glace de mer et les fonds marins mal cartographiés posent d’importants défis pour la navigation. En réduisant leur vitesse, les opérateur.rice.s de navire se donnent un meilleur temps de réaction, ce qui les aide à éviter les obstacles, comme les floes et les animaux. Cette approche peut également réduire les risques d’accident, comme les échouements ou les collisions, qui peuvent entrainer des déversements catastrophiques de carburant. Les vitesses plus lentes réduisent même l’usure mécanique, favorisant des opérations plus fiables dans un environnement exigeant.

Défis et considérations 

La navigation à vitesse réduite est reconnue à l’échelle mondiale comme l’une des meilleures pratiques, mais des obstacles à son application subsistent au sein de l’industrie. Le marché mondial exerce une forte influence, et la réduction des marges bénéficiaires en cas de retard de livraison pousse souvent les transporteurs de marchandises à privilégier la maximisation des profits au détriment des nombreux avantages de cette approche. De plus, les horaires stricts imposés par certains ports d’escale accentuent la pression pour respecter les délais. Pourtant, l’engorgement portuaire force souvent les navires ayant navigué à vitesse maximale à rester ancrés des jours, voire des semaines, avant de pouvoir décharger leur cargaison.

© Martha de Jong-Lantink / Flickr

Un autre défi de taille est l’absence d’une réglementation mondiale obligeant la navigation à vitesse réduite. Sans elle, l’adoption par le secteur du transport maritime pourrait ne jamais aboutir. Bien que certaines entreprises aient adopté cette approche de façon occasionnelle, aucune d’entre elles n’a mis en œuvre des politiques s’appliquant à toute la flotte.

Puisque le ralentissement peut être très bénéfique pour l’Arctique, même s’il est observé pour seulement une proportion du trajet, cette pratique devrait être rendue obligatoire dans les zones de conservation prioritaires identifiées par les communautés arctiques et autochtones, comme les couloirs de migration des mammifères marins. L’industrie pourrait également intégrer des critères de vitesse réduite dans les corridors maritimes verts de l’Arctique (routes destinées à promouvoir des pratiques de navigation durables), en accordant une plus grande priorité aux avantages à long terme de la navigation à vitesse réduite.

En résumé, la navigation à vitesse réduite peut s’avérer un moyen réalisable, rentable et rapidement efficace pour rendre le transport maritime plus durable. Il s’agit d’une approche équilibrée qui répond aux besoins des gens et de l’industrie sans couts d’investissement, en plus de réduire les répercussions sur le climat et les espèces.

Alors que le secteur du transport maritime intègre de plus en plus les considérations environnementales dans ses activités, les avantages nombreux et variés de la navigation à vitesse réduite doivent devenir une priorité absolue. Les arguments en faveur de l’imposition de zones de ralentissement sont solides, alors pourquoi les opérateur.rice.s de navires devraient-il.elle.s attendre? Quand il est question d’aider l’Arctique, le temps presse.

 

Cet article a d’abord paru dans « The Circle: Navigating a Changing Arctic ». (en anglais seulement)